Sylvie Durbec,
En résidence à la Maison de la Poésie de Rennes

mercredi 9 janvier 2013

Herman en a les yeux salés...

Melville, Giono, Josse: la mer et le vent.
Boca d'inferno, Portugal

"...car il avait l'habitude de relever les pans du caban et de fourrer ses mais dans les poches de son pantalon. Ce qui est la vraie façon de se présenter dans les endroits marins du vaste univers, mais déforme sacrèment les cabans: enfin tout au moins leur donne un ton particulier. Oui, ce devait être un de ces voyous délicats. Ce cochon de vieux a fourré du camphre à toutes ces frusques. Il y avait cependant dans ce drap le souvenir du vent. Malgré le camphre, le vent est là. Herman en a les yeux salés..."
Pour Saluer Melville, Jean Giono

"Lui, le peureux, le minus au menton plat, l'arpenteur d'un monde mort, le pêcheur assis, tremblotant, sur un rocher à quelques mètres, avait songé que s'il devait un jour, dans une seconde vie, choisir de devenir autre, pourquoi pas décider de ressembler à ce type à palmes et à tuba qui, allongé, étiré, déployait ses membres avec volupté pour épouser et fendre la mer.."
Cloués au port, Jacques Josse

étang près de St Mitre Les Remparts

De si loin, la mer ici est à 50 kilomètres à vol d'oiseau, elle poisse tout de même l'herbe et la table.
Jusqu'aux étangs qui en deviennent des mers intérieures.
Et le sel ne les épargne pas. Ni les baleines rêveuses.


Vais-je devoir interrompre ces écritures matinales? La résidence est finie. Entends-tu, marin d'eau douce! Et en plus, ces histoires sont histoires d'hommes. Alors...J'ai rêvé de...

Menuiserie Guitton



lundi 7 janvier 2013

Exil est le nom secret du voyage

Il y a la langue.
Par exemple le portugais.
Langue aimée, langue maritime, langue de douleur et de chant.
Langue d'exilés et de colonisés.
Entendue avec délice dans le film Tabou de Miguel Gomes.

Une langue qui dit le pays où elle se parle, ses errances historiques, sa douleur coloniale, sa fierté aussi. Langue troublante, poétique et énigmatique.
Les images de Miguel Gomes montrent ce qu'est une langue sans patrie.
Une langue de la terre (africaine par exemple et alentejane), et de la mer aussi, de l'Océan terrible, ce "grand linceul" dont parle Melville dans Moby Dick. Une langue errante. A la fois ancrée et nomade.

Entendre le portugais (parlé au portugal) est pour moi une expérience forte, émouvante, comme si la mer et tout ce qui va avec la mer de rude et de masculin, mais aussi la surface des eaux et les fonds marins si féminins, me frappait comme une évidence, je ne serai jamais un marin, je ne serai jamais portugaise, je ne serai jamais Ismaël parti sur le Péquod. Et pourtant, malgré l'étrangeté de ce que je suis en train de dire (ou d'essayer de dire), je le suis -un peu.

Notre Dame du Verger

Comme l'artiste Carla Filipe, je veux faire des ex-votos.
Mais je ne suis pas une vraie artiste.
Et encore moins portugaise comme elle.
Mais ces gestes de salutation et de gratitude que sont les ex-votos me touchent beaucoup.
Comme dans la chapelle bretonne de Notre Dame du Verger, non loin de Cancale, ces peintures de bateaux épargnés par la tempête.

Comme Melville, je crois en la démocratie parce que j'ai vécu au contact de gens simples, et je sais aussi que le monde devient étrange plus le temps passe.

Comme Bolano, comme Melville, je crois à l'autre choix.
Faire l'autre choix peut être salutaire.
On me dira: mais de quoi parles-tu?
Entre apprendre le portugais et ne pas l'apprendre?
Entre s'embarquer sur la mer et ne pas le faire?

Bolano citant Huidobro:

Les quatre points cardinaux
sont trois
le sud et le nord

et il ajoute un peu plus loin:
..."nos quatre grands poètes sont Ercilla et Dario..."

Il y a toujours trois choix à faire: partir ou rester. Mathématique élémentaire!



Beaucoup meurent tout le temps




En attente.
Nous lisons.
Nous dormons.
Et recommençons.

Parfois nous faisons du feu.
Parfois le vent si fort, encore ce matin a pulsé contre la maison, les arbres.
A repoussé la joie.
Comme si rien, comme si tout.

Signaux éphémères.
On attend. On regarde du côté de la mer. Vers le sud, ici.
Au nord paysage délicat du Japon rêvé. L'or du soleil sur les branches et le ciel très clair.
On attend.

On lit la mort des gens.
Alain Suied est mort en 2008.
Godeleine, la soeur de Ludovic Degroote avait 18 ans
quand elle est morte en Angleterre
simplement brûlée vive
écrit son frère.
Beaucoup meurent tout le temps. Dans le journal on dit: en Inde et Loire un père tue ses deux enfants et lui.
Il y a une erreur.
C'est elle que je lis d'abord.
Idiote.
Je repense aux éléphantes tuberculeuses, aux éléphants morts le long d'une voie de chemin de fer en Inde, justement.
Idiote.

La France, ma patrie (?) s'agite.
En Chine aussi, des gens se réveillent.
Le sans patrie se laisse aller ce matin.
Pas de courage pour dire.
Alors lecture des journaux.

D'autres sont en Russie à caresser dans le sens du poil d'étranges animaux.
Je me suis réveillée bien trop tôt. Je n'ai pas trouvé le souffle qui donne vie aux mots.
Tourné et retourné dans les draps propres et doux mais sans tranquillité.
Même Vladivostock n'y pouvait rien.
Me suis demandée encore une fois quand ça allait s'arrêter.
Et aussi que mon sans patrie avait l'air aussi idiot que moi.
En attente, avais-je commencé.




samedi 5 janvier 2013

Armand Robin: "Par sympathie pour ces millions et millions de victimes, la langue russe devint ma langue natale."

sommes-nous d'ailleurs capables d'être ce que nous sommes,
nous qui n'avions qu'à peine commencé, et comment continuer
dans ce nous d'un je mal établi, d'un je qui se tue, je ne vois pas
à l'instant au nom de qui je pourrais parler d'un nous qui ferait
qu'un autre que moi serait pareil
Ludovic Degroote, Monologue, édition Champvallon

Parfois c'est facile de commencer.
Comme la pie sur la terrasse tout à l'heure, ça se pose, sur la page, là, simplement.
Comme elle, aux plumes brillantes, noires et vertes, la première phrase vient.
Et puis rien.
Et puis tout.
Akhamatova dans son poème La Muse :
"Puis, pendant toute une année, rien, non, rien."

Alors on lit, on rêve de Mongolie, de Portugal et surtout de Suisse.
(Christian Garcin y rencontre Robert Walser et l'artiste portuguaise Carla Filipe)
On se dit que c'est imbécile de rêver comme ça, des heures durant, la nuit, le jour.
On brode aussi.
On espère, c'est-à-dire on attend.
Les livres autour de soi font une douce forteresse: s'y croisent le Transsibérien avec Armand Robin, Blanès et Bolano avec Cadaquès. Bien d'autres lieux évidemment.  Bien d'autres poètes.
On retient son souffle.
Là-haut, en Bretagne, on se dit. La mer, oui, la mer. Comme celle que je connais au cap Creus ou à Marseille, depuis la calanque de Gignac. 
Et le granit et le calcaire, et le bleu comme le vert.


Se construit pour chacun/chacune une lande imaginaire (terre/patrie portative?) où poser ses pas de promeneur immobile.
Sans doute la force de la poésie, de la lecture aussi.
Impression d'enfiler des perles. Une idée: des bonzoms emperlés. Pourquoi pas?
Et Rotheneuf dont on me dit que je pourrais y accéder par la mer.
Amour des singeries? des pitreries? L'abbé Fourré faisait ce qu'il pouvait pour repousser le plus loin possible la disparition. Et pourtant avait dieu sur l'épaule. Du moins le croyait-on, du moins, le croyait-il, qui sait?
Dans le très beau livre de Degroote, ce qui frappe, c'est l'impuissance à dire la douleur, la faiblesse de l'humain et pourtant l'émotion, la vie sont là avec cette lancinante question de la disparition. Ludovic Degroote dit cette impuissance et elle seule est juste. Nous sommes vivants et nous lisons la mort. Et le scandale de cette mort, ici la soeur du poète, rien ne peut l'effacer. Ni nous en consoler.

On retrouve Rilke et sa question qui n'en est pas une :
"Qu'est-ce qui me serait plus inutile à la fin qu'une vie consolée?"
Mais nous restent la violence de vivre, la violence du monde, la vigueur des forêts et de la mer.
Et nous, silencieux et fragiles.
Mais pas toujours.
Alors sur la table ou sur le lit, nous accompagnent Armand Robin, Ludovic Degroote, James Sacré, Christian Garcin et quelques autres comme l'ami Robert Walser. "Ami de tous les vivants", disait Mandelstam.

(D'Armand Robin, lire entre autres la poésie bien entendu (nrf Gallimard), mais aussi La fausse parole Gallimard et ensuite le Temps qu'il fait ed.)





jeudi 3 janvier 2013

Le dernier détective sauvage: Dino Campana

La nuit a été traversée par un vent violent dont on nous annonce qu'il soufflera à cent à l'heure dès ce soir. Vent détesté, vent adoré.
Prétexte tout trouvé pour ne pas sortir et rester derrière la fenêtre, dans la pièce inondée de lumière.
Vent violent, bruyant, insupportable.
Rien à voir cependant avec le cyclone de La Réunion qui a failli emporter l'ami Belleveaux.

Il y a des nostalgies de toute sorte.
Celle qui me ramène vers Cancale, la couleur de la mer et celle des huîtres, là-bas sur cette plage écartée, blanche de coquilles jetées par des consommateurs gourmands et pressés.
Il y  a la nostalgie de ce qu'on ignore et qu'on ignorera toujours , par exemple ce que ça fait d'être né en Bretagne, au Chili ou au Portugal. On ne le saura jamais.
On dira: tu es née quelque part, pourtant! Et Marseille n'est pas n'importe quelle ville. Marseille bleue et dorée, tout de même!
Ma nostalgie se nourrit d'une Marseille invisible à ses habitants et à moi-même.
Et dans nostalgie, je retrouve tout naturellement Algérie.
Encore une fois nostalgie marine.
Et Bolano: quand saurai-je faire une tilde sur son nom? Mémoire trouée.
Face aux plus jeunes parfois, on se dit, c'est fini, et à sentir ainsi quelques noms s'envoler au moment où on voulait les nommer, on se tait. On laisse place. Et puis s'enflamme à nouveau le vent, et à sa suite, le désir de dévorer une fois encore le monde et ses pages. Pas seulement le journal!
Un peu de colère d'ailleurs à voir célébrer toujours une certaine forme de réussite, un certain type de gens. Mais qu'importe, ce matin, c'est Bolano qui revient. Je lis ce texte, ma fatigue devient joyeuse.

DINO CAMPANA RÉVISE SA BIOGRAPHIE
DANS L'ASILE D'ALIÉNÉS DE CASTELPULCI

J'étais doué pour la chimie, la chimie pure.
Mais j'ai préféré être un vagabond.
J'ai vu l'amour de ma mère dans les tempêtes de la planète.
J'ai vu des yeux sans corps, des yeux sans poids orbitant autour de mon lit.
On disait que dans ma tête ça ne tournait pas rond.
J'ai pris des trains et des bateaux, j'ai parcouru la terre des justes
aux heures les plus matinales et avec les gens les plus humbles:
des Gitans ou des forains.
Je me réveillais tôt ou je ne dormais pas.
(...)

A poursuivre dans Les chiens romantiques, Bourgois éditeur.

Grâce à Bolano, je suis allée à Blanès où personne ne va, à part son ombre neigeuse.


Et je suis devenue, un temps, le dernier détective sauvage de Bretagne.


mercredi 2 janvier 2013

Belleveaux au coeur du cyclone et l'année qui commence

Voilà que de si loin c'est la lecture des nouvelles qui me rapproche de Rennes.
Et du poème.
Je n'arrive pas à cesser d'écrire sur ce blog.
Et depuis quelque temps ce sont surtout de courts poèmes, presque parlés, presque dits.
Des poèmes venus droit des journaux et des lettres d'amis.
C'est comme Belleveaux devant le cyclone, là-bas, que je ne peux oublier, à la fois parce que nous nous connaissons, parce qu'il était lui aussi résident à la Maison de la Poésie et puis que je suis allée en février 2012 à St Denis de la Réunion et y ai découvert une France hors les murs, une patrie lointaine qui m'a enchantée.

Jean-Christophe Belleveaux, poète au coeur du cyclone, on ne peut pas l'oublier ce matin.
Mais aussi la Suisse et son tueur du Valais, comme les éléphantes et les étoiles qui s'embrassent, et les voitures qui s'embrasent.
Craintes, inquiétudes mais aussi espoirs: l'Inde?
Tout ça pour dire rien de neuf et tout de nouveau.
Antoine Emaz déjà. Et comment écrire mieux ce sentiment de répétition et de nouveauté que nous donnent les journaux, les radios que ce qu'il a fait dans ses livres?
Et aussi ce sentiment pénible de butiner sans se poser, trop souvent notre manière d'exister.
Le poème est dans ces moments rocher, fil à plomb, amarre dans le sable de la barque mentale.
La Bretagne, La Réunion, le Cap Creus sont des lieux que la mer traverse.
En ce sens ils réunissent ceux qui comme Jacques Josse dont je lis avec passion Le veilleur des brumes ont le soufle salé de la mer dans leurs poumons et leur mémoire.
La baleine blanche peut porter des noms multiples et elle peut être au gré des traductions féminine ou masculine: elle reste le rêve éveillé du sans patrie parce qu'elle se révèle sans contours définis et comme la mer sans limite.
Ce qui compte, c'est qu'elle existe, comme ce mot éléphante que l'ordinateur s'obstine à souligner en rouge!
Mon fil est décousu comme sur les bonzoms semés à Rennes et qui se montreront en mars pour le printemps des poètes dans leurs nouveaux habits...
Blanc, rouge et parfois bleu comme peut être la mer, certains matins, dans la baie de Cancale.
C'est une année qui commence!


des nouvelles des éléphants et d'Abidjan


Six éléphants meurent dans un accident

un accident avec un train en Inde

pas ici ni à Rennes ni même en Mongolie

on ne sait pas si tous étaient masculins

si parmi eux des éléphants au féminin

en tout cas six cadavres au bord du remblai

à la peau grise de vieilles dames fatiguées

et plus loin c'étaient des gens

certains peau douce d'enfants d'autres on ne dit rien

dans le journal ils sont portés disparus

pour regarder l'année nouvelle dans les yeux

sous un déluge de feux d'artifice et de cris

certains sont morts écrasés piétinés

mais pas par des éléphants

sur les images on voit des chaussures perdues

comme les chaussettes célibataires

après la lessive

mais là définitivement égarées

ça se passait à Abidjan pas à Boulbon

ni à Rennes on ne sait pas très bien quoi faire

avec ça mais ça reste c'est là dans un coin

de la mémoire en miettes oui ça reste

et on dit dans le journal

que tout s'oublie aussi

comme le reste