Sylvie Durbec,
En résidence à la Maison de la Poésie de Rennes

jeudi 8 novembre 2012

Un texte de Nathalie Guen: elle aurait voulu mettre des fleurs dans la bouche des gens




Elle voulait faire un collier avec l’âme des  poissons que son père avait pêchés
Il ne restait que les arrêtes
L’amour l’âme des poissons c’est ce qui sauverait les gens
Elle arrivait à voir l’œil du cachalot dans ces squelettes
C’est pas donné à personne cet œil dans l’Océan cimetière
Son petit frère pensait qu’il suffisait de manger beaucoup d’ailes de poulet pour s’envoler un jour
Elle elle pensait la même chose mais en poisson
Ecaille par écaille comme un poulet qu’on dirait un peu beaucoup passionnément
Ne restait qu’Avril sans le fil pour habiller l’âme du poisson
Nue comme un ver au bout de l’hameçon invisible du cœur de son père
Un jour elle a voulu se faire adopter mais il a dit «  j’ai déjà une fille qui a des sangliers qui mangent tout dans son jardin »
Alors elle a repris son bâton de fille unique tourneboulée neige dans la tête pour aller voir ailleurs si son père y était

C’est sa bouche qui se chargeait du souvenir
Vichy menthe de sa grand-mère
Navet frais épluché de son grand père
Y’a rien à faire la bouche ça n’oublie pas
Elle donnait beaucoup d’importance aux dents
Elle disait que c’était l’empreinte digitale de la vie si j’y suis
Ça pouvait pas mentir
Même celles qui manquaient on les voyait
Surtout celles qui manquaient
A la Toussaint elle aurait voulu mettre des fleurs dans la bouche des gens
pour se souvenir des pourries gâtées dévitalisées
celles qu’on vendait aux souris vertes
les plombées de l’ailes qui plus jamais s’envoleront avec un carambar
les dents de devant de l’âme cassé tout net des veuves pochard du monde entier
Elle aurait voulu faire un monument aux dents mortes de travers
Dessus on aurait écrit «  poussé de travers quand Pompidou a cassé sa pipe Amen »
Pompidou c’est son premier mort c’est pour ça
Pourquoi tu as l’air si triste qu’il lui a dit le dentiste
Il venait de lui arracher l’âme de sa dent préférée et il lui a dit
Pourquoi tu as l’air si triste
Les dentiste c’est pas méchant c’est juste aveugle des dents
Ça vous arrache un bout d’âme sans savoir
Un jour il faudra leur dire

Nathalie Guen, inédit

mercredi 7 novembre 2012

Une lettre d'Henry Miller et un avion de papier

cartes postales, phares américains et bretons, maisons de Soutine

Trouvailles en tous genres.
Derrière le radiateur un avion de papier. Signe d'Edith A.? De Jean-Christophe B.? Quel résident a joué avec ce petit avion maladroit? Qui de si loin m'a fait un signe?


Chez l'ami Patrick Bléron, un poème de Roberto Bolano où apparaît l'expression nous les néochiliens...

Des lectures du soir, dont Jean-Patrick Dubost en avant de résidence, dans un langage errant et brillant.
Le beau visage de Clarice Lispector sur la couverture de la revue Europe.
Cette lettre d'Henry Miller où est évoqué Soutine.

8, Villa Seurat
Paris (XIVe)
Mercredi 24 mai 1939
Mon cher Giono ,
Notre ami commun Henri Fluchère m'a dit que vous serez content de me rencontrer et comme je quitte Paris dans quelques jours et que je pense aller en Grèce en prenant le navire à Marseille vers le milieu de juillet, je peux vous visiter vers la fin de juin ou le début de juillet. C'est pour moi très triste de quitter Paris que j'aime le plus. Mais tout le monde part ou va partir. Mes amis et mes connaissances et mes voisins aussi - Betty Ryan qui habite au-dessous et Soutine - tous ils partent.
Le modèle de Soutine qui s'appelle Gerda Groth , et qui est allemande, me dit comment ils sont inquiets de la situation. C'est amusant car il n'aime pas ce nom allemand de Gerda et il l'appelle Garde et nous tous nous l'appelons Mlle Garde aussi.
Lui je ne le vois que quelquefois dans la rue, habillé avec un costume bleu chic de chez Barclay, toujours très pressé. Je lui dis bonjour, mais il ne parle que pour se plaindre de la radio des voisins qui est c'est certain infernale, tant qu'elle est forte et nous empêche même de travailler. Il préfère écouter des disques avec de la musique de Bach. J'ai voulu lui prêter des disques de musique moderne de jazz, que j'ai en grand nombre, cependant il n'est pas intéressé.
J'ai plusieurs fois invité Soutine à me venir voir dans mon appartement, mais il est très timide et il dit oui, mais il ne vient pas. Il est tout le temps chez une voisine, Chana Orloff , la sculpteuse russe. Chana qui est une très bonne amie de moi me raconte qu'au contraire de ce qu'on pense, Soutine est très rigolo quelquefois. - Il m'a montré, elle me dit, comment quand il était trop pauvre pour acheter une chemise, il sortait après avoir enfilé un caleçon, avec les jambes pour servir de manches, et par dessus cela une cravate autour du cou!
Je termine en ce moment un petit livre pour mes amis américains sur l'aquarelle que je pratique aussi avec Hans Reichel et qui me donne beaucoup de plaisir. Ça je l'appellerai "The Waters Reglitterized", qu'on pourrait traduire par "Les eaux rendues à nouveau brillantes", mais c'est plutôt expressif en anglais qu'en français.
Mais il est temps de terminer mes bagages. J'espère vous voir très bientôt en Provence.
Cordialement vôtre,
Henry V. Miller 



On le voit, tout ici me ramène à Soutine, à l'heimatlos. Comme Walser, Soutter, Soutine est une des figures de l'heimatlos. Peut-être qu'aujourd'hui partir en résidence assouvit un peu cette inquiétude, celle d'être sans patrie, pour lui donner un sens, lui permettre de se développer  dans une écriture. Partir de chez soi (mais non pas de sa ville maternelle) serait une manière de se réapproprier un territoire imaginaire et toujours précaire. D'où cette obsession de patrie portative. Il m'aura fallu découvrir que pour les Juifs cette expression désignait le Pentateuque (Ancien testament) pour comprendre que je me sentais errante et qu'il me fallait justifier mon errance par la recherche de cette patrie portable et légère, précaire et puissante.

Comme dans la forêt le promeneur butte sur les racines s'il s'écarte du sentier tracé par ses prédécesseurs, je butte sur les mots laissés Villa Beauséjour. Origine, racines. Sur la cheminée, mille petites patries portatives. Comment y glisser la mienne, faite d'inquiétude et de couleurs?
Ecrit hier encore sur une couleur, le bleu cette fois, qui signe la fin de la route pour Chaim Soutine. Enneigée comme il se doit. Mais aussi traduction de quelques poèmes de Lucetta Frisa, Ritorno alla spiaggia, avec cette phrase en français mise en exergue:

Maintenant il n'y a que la mer
qui est ma mère.

Elle et moi avons en commun cette mer, mare nostrum, pour laquelle les méditerranéens ont un amour inconditionnel. En italien comme en français quelques lettres du mot mère/madre se retrouvent dans le mot mer/mare. Même si dans l'une le mot est féminin (la mer) et dans l'autre masculin (il mare), il y a dans les deux cas le même amour et l'idée du berceau natal.

La lettre d'Henry Miller me ramène vers des écrivains qui m'ont formée à l'écriture. Lus très jeune. Miller, Giono. On les croirait éloignés l'un de l'autre. L'un, nomade, habitué aux voyages et l'autre, attaché à un lieu, Manosque dont il aura fait un monde à l'égal du comté imaginaire de Yoknapatawpha inventé par un autre écrivain immense, Faulkner, qu'il admirait. On les découvre amis, Miller et Giono. Entre eux, peut-être Melville, mais ici Soutine. On pourrait aussi s'interroger: Giono qui aimait et connaissait Louis Soutter aura-il parlé de lui à Henry Miller? 





Orion aveugle, d'Avignon à Rennes


Je commencerai ce nouvel article par un extrait de Claude Simon qui m'a beaucoup frappée après la visite hier à la Maison d'un groupe de femmes mal voyantes. Tiré d'Orion aveugle, le texte est  écrit devant et avec le tableau de Nicolas Poussin qui représente Orion aveugle portant un serviteur clairvoyant qui lui indique le chemin. Le paysage autour d'eux pourrait être celui de la campagne que j'ai traversée hier, entre Le Mans et Rennes. Arbres magnifiques, nuages enroulés comme fumées, et partout la lumière d'automne.





"Le rocher qui surplombe la colline, aux pans violemment éclairés ou obscurs, le bouillonnement tumultueux des nuées aux noirs replis, sont de la même nature que le dos musculeux, rocheux du géant englué dans cette même argile où le créateur a pétri indifféremment les formes du monde vivant et inanimé. La curieuse disposition des nuages vient encore confirmer au visiteur du musée qu'il ne contemple pas un spectacle à trois dimensions. Ils imitent les circonvolutions intestinales et cartonneuses de ces nuées parmi lesquelles trônent les vierges et les saints des retables baroques, leurs pieds de marbre posés comme sur des coussins sur leurs tourbillons taillés au ciseau dans la pierre ou moulés dans le stuc et qui serpentent entre les colonnes torses, se mêlent aux plis des linceuls pendant hors des sépulcres, aux draperies qui déploient leurs tonnes de porphyre en d'aériens baldaquins claquant au vent d'imaginaires tempêtes et soutenus par des angelots. Autour de la tête d'Orion (et non pas derrière) ils enroulent leurs lourdes volutes avec lesquelles se confondent les plis flottants de la tunique du serviteur perché sur ses épaules, désignant de son doigt au visage aveugle un but idéal, fait seulement, comme le doigt lui-même, les paupières closes, les épaules bosselées et les empreintes des pieds monumentaux dans la poussière du chemin, d'une mince pellicule de couleur."

Claude Simon, Orion aveugle (Skira, 1970, p. 127-129)

Ici je retrouve tout ce que j'aime, la peinture et la littérature, mais surtout leur lien avec le monde qui nous entoure. D'abord le paysage. Ensuite cette allusion à notre condition. Et puis là, c'est le lien avec ce que j'ai entrevu hier en recevant ici ces femmes. Elles avançaient en se tenant l'une à l'autre, la main posée sur l'épaule de celle qui précédait. Etrange de les voir s'avancer dans la petite allée, avec la belle lumière du couchant, souriantes et prêtes à la rencontre. Quand elles sont reparties, plus tard, la nuit était sur le jardin. Entre-temps, nous avions ri, écouté la voix de Nathalie Guen lisant Smouroute, parlé des différents accents et de tout ce qui s'entend dans une voix, et elles avaient tenu dans leurs mains les coquilles smouroutiennes, faisant jouer les deux valves et m'avaient écouté lire, en me demandant de lire encore. Elles nous ont même demandé de décrire la maison et je suis sortie dans le jardin pour vérifier deux, trois choses. Comme si à force de voir, on ne savait plus ce que nous voyons.

Revenue chez moi, je suis allée relire le poème de Baudelaire. Et regarder le tableau de Breugel.
Je n'ai rien retrouvé de ce que j'avais connu, pendant cette rencontre. 
La métaphore du tableau m'a paru facile. Et l'horreur de Baudelaire incongrue.
Alors m'est revenu l'Orion aveugle de Claude Simon.
L'oeuvre de Poussin se trouve à New York, au Metropolitan Museum of Art. C'est un assez grand tableau ( 119x182). On y voit Diane perchée sur un arbre. C'est elle qui a puni Orion en le rendant aveugle.
La méditation de Claude Simon sur le tableau de Poussin renvoie évidemment à une réflexion ( comme en miroir) entre écrire et dessiner. Tracer un chemin à l'écriture. Il y a un superbe dessin de Claude Simon dans la préface qu'il écrit à Orion aveugle. 
Orion, c'est le poète.


"Je ne connais pour ma part d’autres sentiers de la création que ceux ouverts pas à pas, c’est-à-dire mot après mot, par le cheminement même de l’écriture.
Avant que je me mette à tracer des signes sur le papier il n’y a rien, sauf un magma informe de sensations plus ou moins confuses, de souvenirs plus ou moins accumulés, et un vague -très vague- projet. "

Et le serviteur est à la fois le papier et la main, celui qui ouvre le chemin. 
Chemin qui rejoint celui sur lequel deux enfants en sarrau noir avancent en se tenant par la main.
Michel Kikoine et Chaïm Soutine en route pour Vilna et Paris, en 1909.
La peinture.
Mais aussi en fuite à cause de la guerre faite aux enfants juifs, en 1939.

J'aime que la collection Skira ait porté le nom de Sentiers de la création. Un sentier est plus étroit qu'un chemin. Plus secret aussi. Les petits écoliers de Soutine courent sur un chemin qui est presque une route. Comme les aveugles de Breugel. Vers quelle fosse courent-ils tous? 
Orion et son compagnon ne vont pas tomber. Les visiteuses du soir non plus, guidées qu'elles sont par une envie si forte d'être et d'entendre que le chemin pour elles ne peut que se poursuivre, même si leur nuit est profonde, la route éclaire leur avancée. 
Je les ai vues monter dans le car et s'en aller, joyeuses, m'a-t-il semblé, et nous l'étions aussi en nous rappelant certaines de leurs remarques, si clairvoyantes. 
Alors je me suis ressouvenue d'une interrogation: quel est le lien entre ce qui s'écrit là et ce qui s'écrit dans la patrie portative? Comment vais-je faire le lien?
Ce sera la question au centre de cette deuxième partie de résidence, me suis-je répondue, traçant sur la page deux colonnes, d'un côté, le gauche, l'heimatlos apatride, et de l'autre, à droite, les lieux et les textes écrits ici, comme dans une traduction bilingue. Me voilà au début du sentier. Poursuivons!



lundi 5 novembre 2012

Ciel de traîne encore

"Un soir, le soleil, et pas seulement lui, avait disparu, le Juif s'en alla, sortit de sa petite maison et s'en alla, lui le Juif et fils d'un Juif,et avec lui s'en alla son nom, l'imprononçable, il s'en alla et s'en vint, s'en vint, clopinant, se fit entendre, s'en vint bâton en main, s'en vint foulant la pierre..."

1919-1939-2012
Pour l'instant trois dates.
Un seul nom, celui de Soutine.
Deux tableaux.
Une couleur.
Un mot aussi, un mot qui accompagne les dates, le nom et la couleur.
Détail. On y revient.
Un temps, le présent.
Celui de 1919 pour commencer, mais aussi les deux autres années.

Et la clarté dorée de la fin de journée, en automne quand le soleil donne.
Se donne la peine d'allumer le feuillage des arbres et les murs de la maison.
Chansons, ritournelles. Colchiques dans les prés.
Alors vient le désir de susciter ce qui a été.


Le tableau de 1919 a été peint au présent.
C'est la présence qui éclate dans l'oeuvre, de dimension presque carrée (65 x 69,9), celle d'abord des vaches sous l'arbre, à gauche, nombreuses et rouges, à droite, plus sombres, difficiles à dénombrer.
Puis celle de l'arbre, gigantesque et bleu. Agité de mouvements giratoires sous l'effet du vent. Ce géant a un tronc et des branches énormes et rouges. C'est un asile pour les troupeaux qui ne semblent pas s'apercevoir de la tempête qui se déchaîne plus haut.
Le vent est au centre du tableau. Le vent dans l'arbre. Rien n'existe en dehors. Tout est là, devant nous.
Même si la reproduction que j'ai sous les yeux est un détail, je peux constater en regardant l'oeuvre dans son intégralité qu'il manque peu de choses pour que ce détail soit le tableau entier.
En vain on cherche la signature sur le tableau. Si naturellement rouge dans certaines oeuvres.
Son titre relève de l'évidence: L'Arbre. Comme sa couleur: bleu.




Le tableau de 1939 a été peint au futur.
Tout parle la langue de la fuite et du départ.
Il faut se dépêcher de rentrer. Il faut se hâter de partir.
La reproduction est un détail d'un tableau de ce format presque carré qu'affectionnait le peintre, 46x 49,5. Est-ce une vieille toile qu'il a recouverte comme souvent chez Soutine? Madeleine Castaing était chargée de lui fournir des toiles déjà peintes.
Là aussi il manque peu de choses à ce détail. On a rogné un peu à droite pour arriver au format carré de la carte postale.
Le titre du tableau ne relève pas de la même évidence que précédemment: Retour de l'école, après l'orage. Deux enfants se tiennent par la main en sarrau noir, l'un (l'une?) semble avoir les jambes nues. Le ciel est traversé de traînées nuageuses et le vent agite les arbres courts et l'herbe des prés que le chemin traverse. Ciel de traîne.
Le bleu domine. Avec le vert et le blanc.
Pas de signature visible.
Les enfants avancent sur un chemin blanc qui ressemble aux nuages et à la robe de la femme sur un tableau imité de Rembrandt. C'est un beau morceau de peinture.
Qui fuit sur le chemin? Où est la maison des enfants? Ils ont quitté l'école et l'orage et courent vers ce que nous ne pouvons pas voir. Hors du tableau.

Je repars en Lituanie.



"Enfants piétinant le sombre marécage, dans leurs tabliers noirs. Sortant de. Essoufflés. Laisser les enfants sortir par ce temps il ne fallait pas! Encre des herbes culbutées.
"Il n'en resta bientôt plus que deux, un grand et un petit........ et le plus petit commençait à perdre du terrain, les S.S. hurlaient derrière eux et les chiens aussi....." extrait d'un livre de Jean-Pierre Weil et F.Segond, paru chez Faustroll


Et je retrouve Paul Celan et ses deux juifs. Entretien dans la montagne. Dont est issue la citation qui ouvre la journée.
Plus, regardant mieux les deux enfants sur le chemin blanc, il me semble reconnaître Michel Kikoine et Chaïm Soutine fuyant ensemble Smilovitchi et ses orages pour rejoindre Vilna en 1909 pour y apprendre la peinture. 
Mais j'y vois aussi le Soutine des années 40, poursuivi et malade, mais obstinément à la recherche de l'exacte représentation du vent dans un tableau.

Bleu, ce tableau, comme le vent. 








dimanche 4 novembre 2012

Chasseurs de paradis, Hardellet, Soutine, Ghost...ce bleu qui brillait...

la pluie, le vent et l'arbre 

Au-dehors les chasseurs tirent. Ils n'ont pas lu André Hardellet.
"Chance: Un coup de chance comme, soudain, une odeur balsamique dans le vent des rues."
Ils ignorent la forêt puisqu'ici elle n'existe pas. Seulement la plaine où tirer oiseaux et lapins.
Et même pigeons.
C'est ainsi qu'ils ont tué Ghost.
Nous l'avions trouvé en ville, entre deux autos, presque mort, de peur, de froid, de sa chute hors du nid, pigeonneau blanc et rose, presque nu. En face de la prison, à deux pas du cinéma.
Nous avions vu Ghost Dog. Voilà Ghost Bird, a dit mon fils.
Ramené chez nous, Ghost est devenu un oiseau, un ami, un familier. Son étonnante adaptation à la vie en campagne nous a enchantés. Sa familiarité joyeuse a fait le reste et nos voisins l'ont adopté aussi.
Ghost, le pigeon des villes au plumage immaculé, a vécu ainsi une année heureuse. Notre vieux voisin l'a sauvé une fois des mains d'un voleur qui voulait l'enfourner dans un sac, pour le manger, avions-nous supposé.
Ghost venait nous attendre à l'entrée du chemin et survolait l'auto en volant joyeusement. Il savait aussi nous retrouver en se posant sur la fenêtre de la pièce où nous étions. Ghost, petit messager, c'est un chasseur qui a fini par t'avoir.

Je n'ai aucune photo de lui car c'était un temps où je ne prenais pas de photo.
Mais Ghost a existé. Il nous a tous réconciliés avec les pigeons. Sa grâce parfaite, son intelligence nous ont donné une entrée au paradis.

Chasseurs de paradis. André Hardellet, à relire.
A la recherche de bribes, de fragments heureux.
Comme son dictionnaire tendre dans les Chasseurs, déjà cité.
"Martin-pêcheur. Eclair bleu dans l'ombre des saules, il égratigne l'eau et disparaît; son aile perd une goutte qui, seule, en tombant, l'affirme encore."


Giono encore. Fragments d'un paradis.

"Alors on sentait l'odeur du vent. C'était un goût de sel un peu musqué, pas désagréable, mais qui donnait un féroce appétit de rochers, de falaises et d'un immense arrière-pays sur lequel enfin une matière immobile pouvait soutenir le pas."

Cette matière immobile, c'est la couleur qui aide le marcheur à avancer. Odeurs, goûts, couleurs qui donnent à voir.
Le bleu qui brillait sur les feuilles de l'arbre en tempête: Soutine.
Les enfants courant pour échapper à l'orage dans le chemin boueux: Soutine.
Un arbre immense et bleu: Soutine.

A l'Orangeraie, j'ai eu le bonheur de retrouver, non seulement le rouge, celui de la viande, des vêtements, des bouches ensanglantées, mais de la puissance de la peinture. Et voilà que le bleu éclate à son tour sur la toile, bleu des feuilles, des ciels, des blouses des enfants, un monde bleu, un bleu bien particulier, mouillé et mouvant, celui que j'ai découvert en Bretagne, au large de Cancale.
Soutine signait souvent en rouge. Mais avait aussi l'usage du bleu.
Grand bonheur que le don de cette couleur, à rapporter comme un trésor dans les pans relevés du tablier.
Chez nous, ma mère appelait la Méditerranée, la grande bleue. Et un de ses amis, le professeur de mathématiques au doux nom, Lucien,  me donnait le surnom de Bleue. Et du rouge au bleu ce matin, dans une campagne mouillée et un peu grise, où le ciel a des soupirs et des regrets, les enfants courent sur le chemin de la maison, en relevant les pans de leurs tabliers pour y cacher un peu de la couleur du vent.

Bien sûr, le vent est bleu. De quelle autre couleur pourrait-il être? Dans la campagne où je vis et où souffle en violence inouïe, le mistral, l'aurais-je pressenti? Au large, sur la mer, le vent souffle bleu.
Gênes, la mer entre les arbres

vendredi 2 novembre 2012

Cueillette des olives avec Noé, rue Paradis et un épi doré sur un cheval noir

" Mais savez-vous quel est le plus mauvais  tour qu'on puisse jouer à une tête? C'est de l'embarrasser avec des merveilles."
Pour saluer Melville.

D'abord un souvenir.
Le froid de novembre, les mains engourdies, Jean le Bleu racontant l'olivette.
Enfin Noé: "C'est ainsi que je suis arrivé à temps pour surveiller mes olives, les voir mûrir, enfin, les cueillir (les ramasser et apprendre l'avarice) au cours de journées glaciales."
Puis Ulysse, Melville, Giono enfin.
Moby Dick qu'il traduisit.
Qu'il salua à sa manière en disant son amour caché. Adelina White, Blanche Meyer.
Je découvre que le désir était là, caché mais pas tant que ça, il suffit d'ouvrir l'oeil et Giono devient Angelo et s'aventure loin de cette joie simple dont il nous a parfois rebattu les oreilles. Alors la tête tourne et les merveilles sont là.
Des olives à l'amour il n'y a qu'un pas.
D'autant que le soleil de novembre est doux et doré.

"C'est une ombre.
 Et j'entends voleter, à travers le feuillage de l'olivier dans lequel je ramasse des olives, d'autres ombres, attirées par mon avarice toute fraîche..."

Autre souvenir, il y a des années, la cueillette des olives à St Gabriel, ma première cueillette en sauvage. Oliviers bordant la chapelle romane et laissés à l'abandon. Ce fut la première tentative de jouer la provence, de tenter l'origine. Quelques bocaux où ont macéré des olives ramassées en plein mistral.

olives sur le filet

N'avais-je pas entendu depuis l'enfance les exploits de ma grand-mère marseillaise, grande spécialiste des olives vertes cassées? Ne m'avait-on pas élevée dans le culte d'un nom talisman dans lequel se retrouvait toute l'histoire familiale? A Lorgues, nous avions des oliviers, des figuiers, des néfliers: un paradis, disait ma mère. Nous avions une campagne comme disent les marseillais. Rien à voir avec le cabanon. Une ferme plutôt, avec un puits, des vergers et une oliveraie. Car l'oliveraie représente le paradis de tout vrai méditerranéen. Si ce paradis descend vers la mer, alors vraiment tout est réuni pour le bonheur. Ce n'était pas le cas, mais le bonheur était à portée de main.

Lorgues a été vendu par mon grand-père. Il vivait et travaillait à Marseille. Ce n'était pas facile de surveiller les fermiers qui nous volaient, disait-il.
Mais ce paradis d'enfance aura empêché ma mère toute sa vie de goûter tous les autres paradis. Est-ce un hasard si je suis née dans une rue qui porte ce nom, rue maudite à Marseille entre toutes parce que s'y trouvaient le siège de la Gestapo et la clinique où je suis née? Rue Paradis, que de mauvais souvenirs, s'exclamait-elle. Elle y englobait le supplice de la baignoire et celui de ma naissance. Peut-être aussi celui de mon baptême qui eut lieu dans une église de cette rue.

J'ignore pourquoi la naissance et la cueillette des olives se relient, comme si l'une menait à l'autre, comme si Marseille conduisait d'un pas tranquille vers une oliveraie.

Je suis revenue à Boulbon au moment de la cueillette des olives. Nos voisins ont commencé hier et nous les avons rejoints aujourd'hui pour cueillir nos trois oliviers, les autres trop jeunes ne donnant pas encore de fruits. Outre le plaisir de travailler ensemble, il y a le plaisir de sentir sur ses mains la douceur des fruits. Et je m'étonne que la citadine que je suis depuis l'enfance retrouve avec tant de joie les gestes du cueilleur. En Tunisie on arme ses doigts de griffes en plastique (fabriquées en Chine). Autrefois c'étaient des cornes de chèvre. Ainsi on ratisse les branches et la cueillette est plus rapide.

Pour nous il s'agit de tout autre chose puisque nous ne travaillons que sur quelques arbres et surtout, nous ne récoltons que pour notre usage et notre plaisir. Pourtant ces kilos d'olives ramassées seront transformées en litres d'huile et ce bonheur parle lui aussi du poème.


Il en parle simplement, comme une caisse d'olives à mes pieds, dans une sorte de joie enfantine. Celle de savoir (un peu) ce qu'il en est de la transformation du monde. A une toute petite échelle, mes voisins et moi vivons le temps de ce passage, loin des autres mondes, dans une euphorie contagieuse. Rien d'autre que nos mains dans les olives, à les caresser, les soupeser, les imaginer devenir fluides et tendres. Nous avons en commun ce matin un présent, une expérience, qui pourraient nous faire croire à une utopie. Mais la rue Paradis est là pour me rappeler à l'oreille ce qu'il en est. Néanmoins nous avons cueilli 30 à 40 Kgs. Rien ne peut venir à l'encontre de ce simple fait. Pour une fille comme moi qui doute de tout et du reste, c'est bien de savoir que ces olives vont devenir de la belle huile et que les tomates vertes ramassées ont été transformées par mes soins en chutney. Il s'agit de poésie en acte! Un peu de savoir a permis une petite transformation du monde. Le jardin s'est fait toscan le temps de la cueillette.
Cyprès et micoucoulier
Rue Paradis où rêve encore la vieille Pauline de Théus.
Entre tendres et cruelles ombres du passé.





jeudi 1 novembre 2012

Tirs croisés d'édith de tous les saints à citrouille de sylvie!



alice, zanzibaranamnèse,
ardillon, zoriculaire, arbalète,
archidumachin, zarbitruc, abric abrac,
bronche,ypanophage, bretelle?
cocotte minute, ypanozut, chut si trouille...
cuisine, ypanopadutou, crayonné,
cuisse de nymphe émue,ypanolangage, crémant de meaux!
décombre, xorobobo, dulbeco,
dolent,xytomatose, deuil des dents,
fennec salamalec,foutre à bec,
heimatlos, rutabaga, holalala!
jardin (ouvrier), quoiquipoussèbien, jonquille?
languivore,opertoglose, lointaine,
lessive, ominécropète, lulu-
machin, mulcabosse, molosse,
menhir,maratabzef, mélasse à sec,
mort,mignonnette, maisonnette,
mue,mordicus, mordue!
parc,girapole, pourrie du sol,
patatras,gournebouze, périssoire,
pierre,gicopédom, pétrodollar au bar,
renard frinardise, rhinorhume, 
traversée, éclabritif, tentaculaire-

truc, elbapotéoze, terraterre,
et ainsi de suite. et ainsidascrountch de l'une ceinte à l'autre!

Edith en vert/ sylvie en noir